Canada : Massimo Guerrera
Darboral
ou quelques histoires de cohabitation interne
Se donner rendez-vous, à une époque du temps millimétrique. Faire circuler les plaisirs et les inquiétudes. Manger ensemble. Manger nos composantes hétérogènes. Dénouer nos repères, déplacer nos points d'appui, mastiquer et nommer nos actes de désirs échoués ou suspendus. Questionner ainsi notre étanchéité, heureusement défectueuse, qui laisse entrer les humeurs d'altérité et les ingrédients catastrophes. Ces ingrédients combustibles et transformateurs qui nous modifient, qui nous reconfigurent, ceux qui sont capables de stimuler des liaisons inédites, de nouvelles modulations, d'apporter d'autres regards. Laisser entrer l'autre en nous, ce hors-soi nécessaire.
être habité par
Cuisiner et partager ensemble ces matières calorifiques palpables et impalpables qui entrent par nos orifices d'accueil pour venir nourrir nos thermorégulations émotives. Remplir ainsi certains vides internes, s'échanger ces nourritures constitutives par une oralité multifonctionnelle. Refaçonner les bordures des trouées accidentelles ou volontaires, celles des orifices inhabituels, des brèches nécessaires où peut se glisser la matière dansante, l'inattendu, le lubrifiant de déplacement qui nous frictionne ou nous contamine.
ouvrir les possibilités de jouissance comme une pomme-grenade
Déboîter, perforer ainsi le mobilier de notre maison pluricellulaire pour ensuite se reconstruire à l'aide d'un liant nommé pâte-parole. Une parole moins préoccupée par son seul positionnement identitaire. Se transformer, au milieu d'un champ d'expérience sans finalité ni programme d'efficacité. Sachant très bien que les modulations ici échangées ne s'actualisent pas seulement dans cet espace poétique, temporairement déterminé, mais se transportent dans tous nos actes et attitudes, mobiles dans notre communauté rhizomorphe, dans la ville interne et externe. Se déployant dans l'espace quotidien, non pas comme une méthode à suivre, mais plutôt comme une manière moins déterminée d'ouvrir les possibilités d'existence.
Il faudra spécifier que la communauté dont je parle ici est celle qui compose chaque individu. Une communauté émotive portée par l'individu. La communauté plus élargie, externe, a une forme plus abstraite, mythologique, s'inscrivant dans les tissus d'une autre manière. Pour faire dialoguer ces deux socialités endo et ectodermique ou pour les énoncer, tout au moins, il faut créer des chemins narratifs qui permettent de composer des histoires communes.
pour tout ce qui nous traverse
C'est à partir de ces questionnements sur les voies de passage et d'incorporation que s'est animé Darboral, comme un espace de rencontre in continuum, mettant en place un dispositif d'échange à vitesses variables. Cette infrastructure fonctionne à partir d'une expérience du corps présent et de ses différents choix d'approfondissement et de disponibilité. Bien entendu, dans cette cosmologie sur la constitution et la traversée des corps viennent s'emboîter des questions sur les durées d'absorption et de digestion, au milieu de notre époque boulimique à cadran rentabilisateur. Peut-on modifier nos temps d'écoute? Peuvent-ils toujours être compressés sans perdre leur propriété ou leur consistance? L'espace d'absorption a quelque chose à voir avec la rumination et le mûrissement, car, pour dialoguer ensemble, l'on doit créer ces chemins narratifs savoureux, qui impliquent obligatoirement un partage singulier, une forme de disponibilité, où la pâte-parole, qui se compose en bouche et se recompose dans l'oreille interne, nous permet d'incarner d'autres formes d'abandon.
Massimo Guerrera
Montréal, avril 2000
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