Allemagne : Andreas Slominski
Andreas Slominski est connu en Europe pour ses actions, ses performances et ses vidéogrammes, mais, depuis une quinzaine d'années, il s'intéresse avant tout à la réalisation de pièges. D'une inventivité remarquable, ses dispositifs en trois dimensions et ses artifices de toutes sortes sont bizarrement simples, pour la plupart, fantaisistes, parfois délicats et ingénieux, ou alors dangereux, sinon mortels, d'une malignité probablement voulue. Ce sont de vrais pièges, mais conçus comme des sculptures, non des engins utilitaires. En certains cas, ils ont l'air de propositions, lesquelles, dans le cadre d'une exposition, dérangent et passionnent à la fois.
Ces œuvres, dont le titre indique sans équivoque l'objet (Piège à rat, Pièges d'oiseaux de proie, Piège à cerf) sont d'une incontestable fonctionnalité, laquelle procède des formes et des matériaux simples qui, conjugués, en assurent l'efficacité. Au contraire des sculptures " ordinaires ", qui renvoient normalement à l'histoire de l'art, aux décisions formelles ou aux causalités propres à un discours sur l'art, elles expriment clairement leur utilité possible. Mystérieuses néanmoins, elles laissent sous-entendre un passé équivoque et des rôles multiples.
Comme le signale Patrick Frey :
" Les tout premiers pièges d'art des années 1984-1985 étaient incontestablement des objets trouvés. Non pas des objets usagés découverts à la cave ou dans les fourrés, chargés de l'aura de tragédies advenues, évocateurs de luttes désespérées pour la liberté, porteurs de traces et de signes beuysiens, de sang, de poils, de plumes, etc., mais des objets achetés flambant neufs à l'étalage du quincaillier.
[Pour accéder à l'état d'œuvres d'art,] ces pièges ont subi une exacerbation radicale de leur fonctionnalité, dont une partie, à certains égards existentielle - la fonctionnalité du piège-objet -, procède de leur artifice intrinsèque, au sens de moyen exclusivement destiné à tromper. C'est ce qui prête à la démarche de Slominski sa virtuosité et son énergie sans pareille.[...]
Même si, dans notre arrogance anthropocentrique, nous sommes toujours foncièrement convaincus que les animaux n'ont nullement conscience de leur mort et par conséquent de l'art, lorsque nous observons les pièges d'Andreas Slominski - reconstruits et fonctionnant pour l'amour de l'art - , une révélation nous est faite : tout ce que ces objets ont d'artistique nous est complètement étranger. De l'idée générale au moindre détail, ce qui compte dans ces pièges est en rapport avec la proie à capturer. Tout autre caractéristique de construction est secondaire […] Le plus étonnant, le plus singulier, c'est que leur beauté troublante, dangereusement attirante ne semble pas vraiment adaptée à nos sensibilités synesthésiques, mais aux capacités sensorielles des rats, des tétras ou des limaces rouges (et aux moyens de les tromper).
Au fond, tout se passe comme si nous nous trouvions en présence d'objets, de dispositifs et d'installations rituelles appartenant à une tribu dont nous échapperaient complètement les rites et les systèmes sensoriels et systèmes de croyances. Pratiquement tout en fait. Tout, c'est-à-dire ce qui n'est pas morphologie, anatomie et certains aspects du comportement.
La beauté que dissimule la pure fonctionnalité des pièges de Slominski se révèle seulement à qui reconnaît la complexité du processus par lequel le fonctionnalisme pur détermine la forme et se charge de sens. Et, parce que les voies de cette complexité nous paraissent si étranges et si mystérieuses, l'œuvre devient ainsi une forme d'art brut, ce quelque chose d'élémentaire (mais non pas naïf), de la conscience de soi qui est au cœur de l'art contemporain." (Patrick Frey, " Mouse Domes at the Periphery of Peopledom ", Parkett 55, 1999, p. 89-91.)
Les sculptures d'Andreas Slominski sont convaincantes et élégantes tout en exsudant le danger et la tragédie. On exige de nous, et on nous offre plus que d'habitude. Ici, rien n'est simple.
Peggy Gale
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