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Canada : Barbara Steinman

 

Lux est une œuvre réfléchissante, qui reflète à la fois la structure et la texture du temps. L'installation réunit deux éléments : d'une part, un lustre de style Empire suspendu au plafond et fait de maillons d'acier massif entrelacés et, d'autre part, juste en dessous, 52 mètres de chaînes de pendeloques de lustre empilées sur le plancher.

Lux a été inspirée par une chambre de Prague avec vue sur une rivière - un cube blanc en stuc et en verre, niché dans un recoin d'un château d'eau noirci, de style Renaissance. Là, des chaînes flottantes d'histoire lointaine pointant vers l'aval, accrochant la lumière; et dans la pièce Lux, comme en réponse, les réflexions sinueuses de la cage élaborée d'un lustre en forme de cloche. Des draperies de chaînes d'acier s'accrochent à des cercles en métal poli, formant un lien entre la continuité (une qualité temporelle) et la contiguïté, un transfert spatiotemporel. Des rideaux de perles d'acier tombent en cascade vers le sol en un mouvement à la fois contenu et irréversible. En se frottant au passé, les ligaments d'acier se dépouillent de la lumière comme une enveloppe de peau tombant sur le sol, empilant en un monticule stratifié en spirale les cordes de cristal brut, reliées mais dégagées de leur forme baroque.

Le temps comprime le poids de notre expérience, où se reflètent des souvenirs entrelacés, sonores et d'une présence stridente. Le tumulus de cordes de cristal illumine par-dessous le profond vaisseau inversé en un puits de lumière translucide. Le chandelier de métal, curieusement plus léger que la masse de cristal dont il a été déchargé, unifie le flux, lui donne rythme et structure, mesure la durée, maintient une forme. L'image qui en résulte fait émerger un sentiment qui tient du poème Burnt Norton de T.S. Eliot, en introduction à Four Quartets :

" D'une grâce du sentir, d'une blanche lumière en repos et mouvante,
Erhebung sans mouvement, concentration
Sans élimination, à la fois nouveau monde
Et l'ancien rendu explicite, appréhendé
Dans l'accomplissement de sa partielle extase,
La résolution de sa partielle horreur.
Pourtant l'enchaînement du passé et de l'avenir
[…] "
(T.S. Eliot, "Burnt Norton, Quatre Quatuors (1936-1942)", dans Poésie, traduction de Pierre Leyris, coll. Le don des langues, Paris, Seuil, 1969, p.160)

 

La pièce Lux de Barbara Steinman, comme l'" enchainment of past and future " d'Eliott, située dans un monde qui " moves/in appetency, on its metalled ways ", crée un passage délibéré entre deux états, deux mesures du temps. La substitution du verre par le métal avait autrefois été effectuée par Steinman mais en sens contraire, comme dans la pièce Houdini's Case (1999), inoubliable avec son marteau et ses clous en verre. Une telle substitution entraîne une dissonance cognitive qui accroît la tension au sein de l'œuvre elle-même.

La transformation d'éléments temporels, leur interaction matérielle isolent certains souvenirs et les situent par rapport à d'autres. En juxtaposant l'assemblage suspendu, détaillé, soigneusement poli du " temps présent " à la dérive lumineuse du passé, pour laquelle " time and the bell have buried the day ", Steinman appelle la lumière et le mouvement, mettant au monde une troisième forme temporelle, limpide et immatérielle, où la notion de " temps futur " repose presque sans effort. La flèche du temps indique toutes les directions à la fois, corroborant les dires poétiques d'Eliot selon lesquels :

" Le temps présent et le temps passé
Sont tous deux présents peut-être dans le temps futur
Et le temps futur contenu dans le temps passé. "
(Idem., p.156)

 

Irena Zantovská Murray
Montréal, juin 2000

 

 

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