MAROUSSIA LÉVESQUE
Niveau collégial, programme régulier
Collège Jean-de-Brébeuf
Professeur : Nicolas Mavrikakis
 


 

Les lauréats de la 5e édition

RUBEN BASTIEN     
MAROUSSIA LÉVESQUE     
SAMI PIERRE MOUBAYED     
BOUCHRA HANNA OUATIK     
AMY SHAPIRO     

LE PARI DE LA RÉVOLUTION

PROJECT FOR A REVOLUTION, Photo : John Londono


Vue d'installation de l'exposition PROJECTS FOR A REVOLUTION, du commissaire Jan-Erik Lundström, présentée au Marché Bonsecours (à gauche, extraits de la série Disagreement de Martin Sjöberg; à droite, extrait de la vidéo PROJECT FOR A REVOLUTION, de Johanna Billing)
Photo : John Londono

 

Après le « Dieu est Mort » de Nietzche, la Révolution aussi serait-elle morte ? Certainement pas ! C'est ce que soulève Johanna Billing, Suédoise née en 1973, dans Project for a Revolution présenté au Mois de la Photo à Montréal. Qu'y voit-on ? Encore des jeunes qui veulent changer le monde ! Le seul hic : personne ne parle. Dans ce vidéo s'inspirant de Zabriskie Point (Antonioni, 1970), tous sont silencieux. Pourtant, il s'agit d'une réunion politique.

À travers leur silence, Billing déjoue ironiquement un utilitarisme simpliste, et réfléchit la notion de groupe. La dynamique d'un groupe entraîne-t-elle inévitablement l'étiolement de l'individualité des membres, et l'édulcoration de leurs idées ? Pas exactement.

Dans ces deux films, l'action se situe dans une salle de classe, évoquant l'ébullition d'idées politiques d'avant-garde. Lumières, plans et mouvements de caméras sont similaires, seul le côté hip des jeunes est rajusté à la mode du jour. Mais l'aspect branché de ces jeunes n'est pas sans ironie. C'est presque une parodie des publicités de GAP. À ce propos, l'artiste souligne « qu'il est facile d'adopter une forme, tandis que le contenu est laissé pour compte ». Ce n'est pas sans rappeler l'ironie mordante des Rock Sessions de Patrick Pellerin et Pascal Grandmaison (Saidye Bronfman, Oasis, 2000) où une suite d'images vides de sens atteignent un semblant de statut mythique.

Là où Project for a Revolution prend vraiment son envol, c'est en faisant une grimace à la pensée dominante : le silence des jeunes y exprime un embarras pertinent face au fossé souvent infranchissable entre l'abstrait et le concret. Le spectateur est alors confronté à sa propre échelle d'évaluation de la réussite d'actions politiques contestataires. Le discours dominant prétend à l'impasse idéologique. Cette anxiété de ne rien produire est notamment traduite par une feuille absolument blanche, qui pourtant sort bruyamment d'une photocopieuse.

La disposition spatiale des personnages renchérit le malaise car elle semble aléatoire. Cherchez l'erreur : il n'y a pas de leader. Le refus d'une direction claire se construit grâce aux angles de prises de vue - ce qui ne met personne en valeur : aucune position privilégiée : ni de chef pour cette communauté ni de narrateur omniscient pour ce récit. Pas de plongée nous indiquant un œil supérieur qui en connaît plus que les personnages. Il s'agit plutôt d'une caméra « démocratique », presque subjective, qui s'immisce à l'intérieur du groupe et de ses divergences, sans prendre parti.

Le titre, lui aussi, souligne l'aspect ambigu de toute révolution : celle-ci étant un tour complet sur soi, et, quelque part, une annulation du mouvement. L'artiste brouille ainsi les pistes et déstabilise celui qui cherche une solution sûre. Position ironiquement mitigée, la structure narrative du vidéo tourne en rond. Elle se mord la queue, recommence éternellement grâce à la continuité de la boucle vidéo, dont la fin est immédiatement suivie du début. Billing crée un temps qui s'appartient, qui refuse d'obéir au sacro-saint ordre chronologique, et, par le fait même, à la notion de progrès.

Pour expliquer l'impasse mise en scène dans ce vidéo, on pourrait invoquer le système social suédois ayant par sa générosité amolli toute une génération… À moins qu'il ne s'agisse du refus de sombrer dans le même idéalisme fatal que les générations précédentes ? Plutôt que de conclure à son infaisabilité et sa « non rentabilité », Billing présente la révolution comme une utopie inatteignable mais indispensable. C'est une notion régulatrice qui donne une raison de se lever le matin. « C'est pas parce que ça sert à rien qu'il ne faut pas descendre dans la rue », répondront les militants aux nostalgies des vraies révolutions. Project for a Revolution met l'accent sur l'importance de l'effort que font les personnages afin de se réunir, plutôt que sur la difficulté de concrétiser une idée.

Cet instant d'hésitation où rien n'arrive vraiment mais tout se joue est un momentum que l'artiste privilégie dans d'autres œuvres, notamment dans Where she's at (2001). C'est un vidéo où une jeune femme sur un plongeon hésite à sauter. Étrangement, la récurrence de l'anecdotique permet une lecture plus métaphorique et universelle du travail de Billing.

Le fait de transposer l'ouverture de Zabriskie Point en œuvre contemporaine implique une réadaptation d'idéaux d'une autre époque. De la même façon, le passage d'une idée à une action demande un ajustement dont la table de conversion est toujours à réinventer. Le défi de notre époque est d'appliquer des idéaux hérités de générations précédentes, tout en étant cohérents avec l'échec relatif de leur concrétisation expérimentée par nos prédécesseurs. Mais l'échec réside peut-être plus dans le mode d'application que dans l'Idée elle-même. Car l'inadéquation n'est pas un échec, mais une remise en question du principe de clarté rationaliste. Une Révolution n'est pas une équation à simple inconnue, où modifier une donnée change le résultat. C'est l'inquantifiable impératif d'espoir au cœur d'une Révolution qui fait qu'encore aujourd'hui on descend dans la rue.


 

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