Présentation
Patrice Blouin
C’est ainsi que s’achève le beau texte de Luc Moullet, célèbre critique et cinéaste, qui servit, en janvier 2001, d’introduction officielle à Alain Guiraudie dans le cercle très fermé de la cinéphilie française. Il s’agissait alors de célébrer le premier moyen métrage de l’auteur, Du soleil pour les gueux. Quelques mois plus tard, c’est un autre critique et cinéaste de renom, Jean-Luc Godard, qui vint parachever le travail en faisant l’éloge imprévu, en plein festival de Cannes, du second moyen-métrage du même Guiraudie, Ce vieux rêve qui bouge, sélectionné dans la section court de « La Quinzaine des Réalisateurs ».
Pareils adoubements pour un homme qui n’avait pas encore tourné un premier long métrage pourrait sembler excessif, voire dangereux, à ceux qui ne connaissent pas le parcours du metteur en scène. Car si Guiraudie est brusquement apparu comme un nouveau maître, c’est qu’il était déjà réalisateur depuis plus de dix ans.
Né en 1964 en Aveyron, d’un père paysan parti travailler à l’usine voisine, Alain Guiraudie associe, dès l’adolescence, militantisme politique et engouement artistique. Ses premiers amours le mènent moins d’abord vers le cinéma que vers la littérature et le théâtre. Sophocle, Shakespeare, Brecht lui inculquent à la fois le goût de la langue et de l’épopée. Le premier choc cinématographique advient lors d’une vision du film de Glauber Rocha, Le Dieu noir et le diable blond. Après deux ans en fac d’histoire à Montpellier, capitale régionale détestée, et un court essai malheureux de vie parisienne, Guiraudie revient s’établir à Gaillac où il tourne ses deux premiers courts-métrages. Les Héros sont immortels, en 1990, et Tout droit jusqu’au matin, en 1994, forment ainsi un premier ensemble sur la jeunesse provinciale, rêveuse et désoeuvrée.
Mais, lassé d’un cinéma restant bloqué dans le cadre du « point de vue personnel », il décide de se lancer dans un projet plus vaste en inventant toute une région imaginaire avec ses coutumes et ses habitants. Son but : confronter le fantasmagorique et le quotidien, retrouver, par la voie du mythe, l’alliance perdue entre l’individuel et le collectif ou, selon son expression, « tutoyer l’utopie ». C’est cette entreprise, entamée en 1997 avec La Force des Choses, qui trouve un prolongement magistral, en 2000, avec Du Soleil pour les gueux.
La reconnaissance soudaine de l’oeuvre de Guiraudie n’en est, donc, pas moins tardive, venant couronner un réalisateur de 37 ans qui avait eu le temps de poser solidement les fondations de son travail. De fait, les deux premiers longs métrages du cinéaste persistent clairement dans des voies ouvertes durant ces années de préparation.
Tiré d’un de ses romans de jeunesse, Pas de repos pour les Braves (2003) s’inscrit ainsi dans la veine la plus autobiographique de l’auteur. Mais à la différence de Les Héros sont immortels et de Tout droit jusqu’au matin, le personnage principal ne se contente pas ici de rêver à des artistes mystérieux (peintre ou poète) et fait lui-même basculer sa vie dans la fantasmagorie. Composées d’une série successive de séquences oniriques, où l’amour du réalisateur pour la BD et les westerns s’exprime plus que jamais, Pas de repos pour les Braves n’en demeure pas moins un portait décalé de la France rurale avec ses voitures multicolores, ses bergers rockers, son « village-qui-vit » et son « village-qui-meurt ».
Voici venu le temps (2005) poursuit, pour sa part, la veine politico-mythique de La Force des Choses et Du Soleil pour les gueux On y retrouve tous les personnages et corps de métier fabuleux inventés par l’auteur : bandits d’escapade, guerrier d’attente ou de poursuite, bergers d’ounayes (mammifères mystérieux qui se nourrissent du sang de leur gardien), etc. Mais là où Du Soleil utilisait le plateau des Causses comme un joyeux théâtre d’action en plein air, Voici venu le temps resserre et complexifie les intrigues sur les places des villes. Les oppositions entre fable et quotidien y deviennent moins comiques et plus politiques.
Entre autobiographie onirique et mythologie banalisée, il existe cependant une piste que Guiraudie n’a pas pour l’instant reprise : celle de Ce Vieux rêve qui bouge, de la fiction simple à ancrage documentaire. Le statut exceptionnel de ce film indique à quel point il constitue un carrefour précieux pour l’œuvre du réalisateur. Revenons y un instant.
Le début de l’histoire est simple : une semaine avant la fermeture d’une usine, un jeune technicien arrive pour démonter une machiner. Mais, dès les premières images, de longs plans-séquences éclairés par un soleil rasant, quelque chose s’installe qui saisit le spectateur au delà de toute attente. Ces grands hangars désaffectés, Guiraudie les filme comme les studios déserts de Cinecitta et les rares ouvriers qui hantent encore les lieux, ressemblent plus à d’insouciants élèves attendant la sortie des classes qu’à de futurs chômeurs sans perspective d’emploi. Toujours prêts à faire une pause, à taper le carton ou à prendre un verre, ils réorganisent sans cesse l’espace de travail pour en faire une plaine de jeu et de discussions – et ceci malgré les incessantes injonctions d’un petit contremaître acariâtre, corps burlesque et défait, toujours prêt à surgir et s’agiter dans l’arrière-fond d’un plan. Dans une des plus belles scènes du film, la cour intérieure se couvre ainsi, à l’impromptu, de parasols multicolores.On pense alors avoir compris le système de fonctionnement de Ce vieux rêve, sa métaphore essentielle (ouvriers / acteurs, usine / cinéma). C’est pourtant le moment que choisit le réalisateur pour en faire basculer le cours. Le technicien, affairé sur sa machine, avoue son homosexualité au contremaître et cherche à le séduire. Ce denier repousse ses avances mais ne peut dissimuler le trouble qu’elles provoquent en lui. Peu après, un vieil ouvrier qui était d’abord apparu comme une figure paternelle, tente à son tour d’embrasser le jeune homme. Cette irruption imprévue du désir et son incontrôlable propagation achèvent de perturber toute interprétation univoque du film. De quel « vieux rêve » s’agissait-il en fait ici ? De l’ouvriérisme, du cinéma, de l’homosexualité ou des trois ensemble ?
Dans tous ses films, des Héros sont immortels à Voici venu le temps, Guiraudie ne cesse de démontrer son étonnante capacité à construire d’inextricables jeux de pistes, d’imprévisibles confrontations entre la fable et le quotidien. Mais ce n’est que dans Ce Vieux rêve qui bouge que l’on comprend en toute clarté l’objectif (quasi-militaire) de son cinéma : prendre le genre même du « réalisme social » pour en organiser la belle déroute.
Alain Guiraudie
Source : « Les Licornes du Larzac », Luc Moullet, in Les Cahiers du cinéma, janvier 2001, n° 553

