Claude Gosselin - Février 2006
Le dictionnaire Robert le définit ainsi : 1. Didact. Mot, groupe de mots qui peut être lu indifféremment de gauche à droite ou de droite à gauche en conservant le même sens (ex. ressasser, élu par cette crapule); 2. Biochim. Séquence d’ADN identique à une séquence de son brin complémentaire, quand l’une est lue de droite à gauche et l’autre de gauche à droite, et possédant ainsi un axe de symétrie binaire.
Pourquoi un tel engouement pour cette structure ? Au-delà du simple jeu verbal, visuel, ou musical, le palindrome ne dévoilerait-il pas les sources profondes de la perception, de la construction mentale des idées, des mythes et des comportements humains ? Serait-il directement relié à notre corps à travers la structure de l’ADN ?
Si le palindrome est fort connu des milieux littéraires, il l’est moins dans le champ des arts visuels malgré les nombreux travaux d’artistes qu’on découvrira dans cette exposition. On découvrira également que le palindrome n’est pas seulement une structure simple à effet de miroir ou d’exercices faciles réalisés selon la manière de Rorschach, mais bien une structure mentale complexe à la source de conceptions cosmogoniques, esthétiques et scientifiques. A travers le palindrome, ce sont les notions d’infini, d’éternel recommencement (transformation de la matière), d’harmonie et d’expériences cognitives qui sont abordées.
Au cours de nos recherches, nous avons aussi remarqué certains traits communs entre plusieurs artistes, comme par exemple un intérêt envers les sciences (Carsten Höller pour l’étude des comportements humains, Alighiero Boetti pour les mathématiques), la musique (Alighiero Boetti, John Heward et Michael Snow), le graphisme (Ed Ruscha, Ecke Bonk, André Thomkins), la spiritualité et la cosmologie (Dana Claxton, Alighiero Boetti), pour ne nommer que ces exemples. De même, autant le romantisme que le surréalisme ne semblent d’aucun intérêt pour les artistes attirés par le palindrome. Ils préfèrent les constructions de l’esprit, les expériences empiriques, les observations de la nature et les découvertes des règles objectives de la perception.
L’artiste est au centre de cette expérience. Il est Janus. Il ouvre et ferme la démonstration.
John Heward et François Morellet, bien que dans des sphères esthétiques opposées, acceptent les mutations de leurs œuvres comme autant de possibilités à leur existence. Celles-ci sont appréciées dans une lecture visuelle qui ne leur confère pas un début et une fin ni une gauche et une droite. Elles sont saisies dans leur unité dynamique par le regard qui se promène tout autour de leur composition. Elles sont sans début et sans fin.
Ainsi, Carston Holler, formé aux études des comportements humains, s’est-il vite retrouvé face aux mécanismes de perception. Temps et vitesse sont venus perturber l’expérience de la compréhension du réel. Ainsi, dans The Elevator, l’accélération d’influx d’information sur la rétine de l’œil crée-t-elle un mouvement contraire à la direction donnée initialement.
Ecke Bonk, également, s’intéresse aux mécanismes de la perception et de la composition des images. Il utilise généreusement les miroirs, comme un matériau de l’œil qui retourne l’image perçue. Notre vision ne se fait-elle pas dans l’œil, inversée et retournée ?
Un phénomène tout aussi révélateur des comportements humains se retrouve dans les échanges verbaux entre protagonistes. Dans l’œuvre de Michael Snow, SSHTOORRTY, les récriminations des uns deviennent celles des autres alors que dans l’œuvre de Ger van Elk, Symmetry of Diplomacy in a Chinese Fashion, les échanges diplomatiques de l’un deviennent ceux de l’autre.
Il en résulte que les demandes des uns et des autres se confondent dans un aller-retour psychologique qu’on pourrait attribuer à un transfert. On pourrait joindre à ces échanges verbaux la composition même du théâtre Nô japonais. L’œuvre de Gary Hill, Ura Aru (the backside exists) nous en donne un bon exemple.
Dana Claxton, dans Rattle, rappelle la cosmologie des Lakota, peuple de la côte ouest de l’Amérique du Nord qui croit dans l’union du ciel et la terre dans un flux constant d’énergie. Le ciel se reproduit dans les lacs et la terre retourne son image au ciel. Cette conception du monde n’est pas sans rappeler celle que les gnostiques européens (Robert Fludd, 1574-1637) ont mis de l’avant entre arts et croyances mystiques, où « à tout sur terre correspond une étoile dans le ciel », énoncé repris récemment par Anselm Kiefer dans son œuvre.
Le texte sur cette exposition reste à faire, comme il reste à réaliser une grande exposition réunissant le grand nombre d’artistes ayant travaillé autour de l’image du palindrome que nous avons répertoriés au cours de nos recherches. Plus on essaie de circonscrire le sujet, plus on en découvre sa profondeur et sa complexité. Il faudrait encore parler des fractales et de combien d’autres aspects scientifiques et conceptuels. Historiquement, nous aurions pu inscrire le travail des artistes se rattachant au Minimalisme. Leurs pensées ne sont pas éloignées de la composition qui règne dans l’élaboration d’œuvres palindromiques. Espérons que nous aurons donné à voir suffisamment de travaux d’artistes qui rejoignent la constance humaine dans la recherche sur sa propre connaissance.
La vie est un continuum qui comprend la mort. Les œuvres de Tunga, par la transformation constante de leur matière, nous le démontrent bien.
Claude Gosselin - Février 2006

