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LA MIGRATION VERS LA CITÉ DES BITS



La migration vers la «cité des bits» s'engage. On part à la découverte de cet univers où toutes les expériences et les postures sont possibles, un univers à peupler, à occuper et à habiter avec ce que l'on est et ce que l'on souhaite être. On peut y transporter tout ce qu'on veut, des parts de rêves, des prélèvements de réalité, des lieux d'échange, des tranches de mémoire permettant l'oubli et même les fantasmes les plus carnavalesques sous couvert d'anonymat. Le peuplement du cyberespace inspire bien des aménagements et force bien des réaménagements. On invente d'autres lieux, et d'autres façons d'habiter ces lieux. Et si cet univers semble se restreindre aux dimensions d'un écran, on sait déjà que cette fenêtre donne accès au plus vaste réseau d'échanges ayant jamais existé. La nature de ce qu'on y échange est d'ailleurs aussi diversifiée qu'illimitée. On n'est pas tenu de voyager léger, sans doute parce que « l'essence du numérique est l'apesanteur » comme l'a si bien vu Edmond Couchot1. Mais ce mouvement migratoire n'est pas sans effet sur l'autre vie, celle qui reste soumise à la loi de la gravité. On observe en effet que cette fenêtre ouverte sur le monde et sur l'imaginaire est en train de bousculer l'organisation physique de toutes les activités. Lewis Mumford2 observait que la révolution industrielle avait opéré un divorce entre l'univers domestique et le lieu de travail dorénavant situé à proximité des ressources naturelles ou des voies de communication. Internet au contraire, réintroduit pour plusieurs le travail à la maison. Et il n'est pas qu'instrument de travail. Il est aussi accessoire de loisir, de services et d'échanges, et même si Internet se visite sans fil et de n'importe où, le cyberespace déplace beaucoup de fonctions et d'activités, et provoque des changements d'attitudes et des dispositions jusqu'alors insoupçonnées.


MIGRATION PLUTÔT QUE MUTATION

Or on réalise que la révolution qui s'amorce, que certains ont qualifiée de mutation, s'opère plutôt sur le modèle de la migration. Au mutant, on préfèrerait le migrant. Celui qui s'établit ailleurs, sur un territoire inconnu, et en l'occurrence, nouveau pour tous puisque le cyberespace est encore à édifier. Et l'on constate que la métaphore de la ville représente une image, un système et une échelle déclenchants pour ces nouveaux explorateurs. L'échelle de la ville fait contrepoids au village global, à cette immensité infinie, irreprésentable, abstraite tant elle est complexe et vaste. À la grandeur du global, la ville oppose le charme du local. Il y a une dimension sensuelle à une ville. Chaque ville a ses couleurs, ses odeurs, ses reliefs particuliers. On y marche, on y sue, on y pénètre et on y sème des repères et des souvenirs. On comprend que l'internaute se sente interpellé par un projet d'édification d'une ville. C'est une façon de spatialiser des échanges, de peupler un espace en y déposant des traces de soi. C'est une façon aussi d'occuper cet espace immatériel et volatile qu'est le Net en s'y projetant, en le meublant, puisque l'on réalise que les échanges de toute nature qui s'y multiplient ont besoin d'un cadre spatial pour se concrétiser. En effet, les lieux, réels ou virtuels, offrent un contexte souvent déterminant pour l'établissement des liens, le déroulement d'un échange. Ils créent une atmosphère, donnent le ton. . Il est difficile de régler une transaction entre deux partenaires, l'un situé sur une plage, l'autre dans un gratte-ciel. Comme le signalait Maurice Sharp3, une zone tampon, partagée par les deux, cadre mieux l'échange. Sur Internet, n'oublions pas que nous sommes d'abord des adresses. C'est la base même de notre identité et de notre localisation depuis n'importe où sur la planète. Une contextualisation de ces adresses est essentielle, et renforce le choix de la métaphore de la ville.

Plusieurs projets d'artistes ont choisi cette voie. L'un des tout premiers sites dans cet esprit est la City of News de Flavia Sparacino (1996). L'artiste du Media Lab en parle comme d'un urban landscape of information. Il s'agit d'un site se présentant comme une ville avec ses rues et ses constructions qui se déploient. Plusieurs personnes peuvent « habiter » la ville en temps réel, par le biais d'interfaces vestimentaires et gestuelles. Au gré de la déambulation, on y découvre des photos de voyage faites par l'artiste ou la mise en valeur d'une personnalité qu'elle estime avec des références au site de cette personne. Ce genre de site permet de gérer l'expansion et le changement d'échelle, ménageant des zones à une échelle plus intime, plus physique, les maisons, les rues, les quartiers ; et des zones plus anonymes, des gratte-ciel, des grands centres. Il permet aussi d'opérer le passage entre ces divers lieux et les fonctions qu'ils représentent, choisissant de resserrer l'angle sur du plus intime, qui se trouve alors magnifié ; ou au contraire, d'adopter une perspective globalisante qui permet de saisir la valeur relative de chacune des composantes, l'espace réservé pour chacune d'elles étant en général proportionnel à sa valeur.

Sur le Net, les frontières entre intériorité et extériorité deviennent poreuses. Là encore, la métaphore de la ville favorise les passages de l'un à l'autre, le télescopage de l'un sur l'autre. Il s'agit alors de marquer des lieux, de les habiter et de les personnaliser. Se déployant souvent sous forme de parcours, diverses itinérances sont possibles. On peut suivre les séquences narratives d'un parcours réel ou fictif. Le récit de rencontres, d'événements ou de réflexions personnelles se poursuit alors au fil des stations sur lesquelles l'artiste s'est arrêté. Le site de Sophie Calle Vingt ans après (2001) qui fait le récit des aller et venues et des rencontres d'une journée représente un exemple très poétique de ce modèle.


LA DIMENSION TEMPORELLE

Même si la métaphore de la ville donne des repères spatiaux essentiels, le temps reste la coordonnée prédominante sur Internet, dominée par l'urgence d'opérer la connexion. Certes le temps est actuellement ce dont on semble le plus manquer, et non pas seulement parce que le changement ne respecte pas le rythme de la maturation et de la métabolisation. Ce n'est pas tant, non plus, que l'on manque de ressources pour filtrer et traiter les différents canaux d'information qui nous assaillent. Ce serait plutôt la peur d'être déconnecté qui rendrait le rapport au temps si fébrile. Söke Dinkla dans Connected Cities insiste sur cet aspect :

« The driving force behind connectivity - whether urban or digital - is the fear of disconnectivity. This sens of being linked, which often lasts no more than a few seconds... is fead by the fear of being cut off. Networks - whether digital or urban - are vulnerable. They are thin, invisible, and, because they are influenced by constantly changing factors, often unpredictable. »4
Cette composante n'est probablement que provisoire, comme l'était la neige sur l'écran vidéo dans les années 1970. Mais elle alimente et entretient l'anxiété reliée au manque de temps généralisé. Dans cette perspective, on comprend aussi que certains artistes aient choisi de jouer sur d'autres formes de temporalité, récapitulant une suite d'événements passés, usant de l'arrêt sur l'image, des animations en boucle, etc. Plusieurs sites reposant sur la métaphore de la ville comportent des références et un traitement de la temporalité à examiner avec attention parce qu'il s'y joue là des tensions et l'invention de postures instructives à bien d'autres égards.

Mais revenons à la dimension spatiale des villes sur Internet. Plusieurs utilisent des projections sur des monuments ou des buildings numérisés et incorporés à leur site. Ces constructions urbaines deviennent l'écran de tranches de vie intime, sombrant parfois dans l'indécence comme s'il y avait un besoin pressant de faire de la ville le support de toutes les projections. Ce qui donne le sentiment étrange que tout est permis ou disons plutôt que le registre des tabous et de ce que dissimule une ville, ses coins sombres, abandonnés, son red point et sa vie clandestine s'exhibent avec ostentation. Du reste, il est vrai, comme le faisait remarquer William Mitchell que tout l'univers numérique est soumis à la seule loi du code : « Out there on the electronic frontier, code is the law ».5


LE CHARME DU BANAL

On y retrouve aussi bien des objets banals tels des vêtements, du mobilier, des ustensiles insignifiants pour quiconque ne les a pas investis, mais faisant référence très immédiatement à une histoire intime. L'histoire individuelle se tisse alors à celle de la ville qu'elle texture et colore. C'est un peu ce que l'on retrouve dans l'expérience etay (2005), une « immersive lifetime data experience » mise au point par David Jhave Johnston qui a aménagé un loft en vue de permettre à une douzaine d'artistes d'occuper alternativement le lieu pendant quinze jours. Leurs actions artistiques et leurs gestes banals ont été enregistrés dans l'intimité de leur accomplissement quotidien et sont restitués sur le Net comme s'ils étaient projetés sur des blocs de béton situés sur un terrain vague au centre ville de Montréal. L'auteur du site insiste lui-même sur la dimension temporelle : « Time inhabits us as we inhabit space ».

Plusieurs villes se retrouvent aussi sous la forme de cartes sur lesquelles des sites sont incrustés. Un trajet peut s'établir entre ces divers sites que l'on visite en y entrant pour y trouver des inscriptions personnelles, des traces de moments de complicité entre l'artiste et l'habitant, souvent présentées sous forme d'entrevue, des prélèvements de l'histoire locale. C'est le cas d'un site très riche Life: a User's Manual (2004) développé par Michelle Teran qui signale que les « promenades voyeuristes » qui ont présidé à la composition du site sont en quelque sorte une « série d'intersections hybrides d'espaces virtuels et physiques, publics et privés qu'on traverse et qu'on habite ». La ville d'Utrecht est devenue une sorte de « game board », dans lequel il s'agit de découvrir des histoires cachées, des tranches de vie dans divers lieux, captées par vidéo sans fil au cours de dix promenades. Le site de David Crawford, Stop Motion Studies (2002-2004) qui diffuse des photos légèrement animées de personnes dans le métro de Paris, de New York, de Londres et de Boston joue en partie sur les mêmes cordes. Là encore, il s'agit d'une histoire faite de scènes banales, dans la plus pure tradition photographique et vidéographique qui a introduit l'univers domestique saisi en toute simplicité, sans la lourdeur du dispositif cinématographique. On assiste ici à la nouvelle écriture de l'histoire où le cadrage de l'observateur fait visiblement partie de la scène observée puisque l'on est amené à lui emboîter le pas, à suivre sa trajectoire et à adopter son point de vue.

Pour les fins de cet article, je n'ai retenu que la référence à la ville en tant qu'étendue spatiale et physique quoique présentée ici sur un mode numérique ou carrément virtuel. Mais il aurait fallu aussi parler de cité, mettant davantage l'accent sur l'organisation des communautés sur Internet. Reposant moins sur une projection narcissique et un investissement libidinal d'un espace, la cité interpelle de nouvelles façons de « vivre ensemble », d'autres « façons d'habiter la planète », ce à quoi nous sommes dorénavant destinés.



N.B. : Trois des œuvres mentionnées dans ce dossier sont commentées plus longuement dans ce numéro : etay (voir œuvre 1), Life: a User's Manual (voir œuvre 3) et Stop Motion Studies (voir œuvre 5).





Notes
1 : Edmond Couchot. La Technologie dans l'art. Nîmes, Ed. Chambon, 1998.  

2 : Lewis Mumford, The City in History: Its Origins, Its Transformations, and Its Prospects. New York: Harcourt Brace and World, 1961.  

3 : Voir Maurice Sharp, A Summary of the Presentations from the First Conference on Cyberspace, June 1, 1990, p: 3.  

4 : Söke Dinkla. « Are Our Eyes Targets ? », in Connected Cities. Duisberg, Hatje Cantz Verlag. 1999, p. 25.  

5 : William Mitchell, City of Bits. Cambridge, MIT Press, 1997, p. 111.   




Louise Poissant

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