œuvre 3


Life : a User's Manual,
de Michelle TERAN (Canada), 2004



Les citadins se sentent toujours désorientés quand, entrant dans un magasin, ils aperçoivent un écran de télévision qui leur renvoie une image d'eux-mêmes, alors que la caméra capturant l'image demeure cachée. D'habitude, ils exécutent alors une sorte de petite danse sur place : un pas vers la gauche suggère que la caméra se trouve dans cette direction; une inclinaison de la tête indique qu'elle doit être plutôt dans ce coin. Ils finissent parfois par repérer un petit oeil de verre sombre ou une caméra montée sur un mur, mais bien souvent ils ne voient rien. C'est bien connu, les fameuses caméras de télévision à circuit fermé (CCTV) filment généralement les citoyens sans leur révéler leur présence; autrement dit, si vous vous baladez par exemple dans certains quartiers commerciaux plus ou moins mal famés, sachez qu'il y a de bonne chance que votre promenade se retrouvera sur film. Mais les circuits de ces caméras sont en général moins fermés que leur nom ne le suggère; les enregistrements de la plupart d'entre elles sont en fait retransmis sur des spectres radio publics et peuvent être captés par ceux que cela intéressent, pourvu qu'ils soient munis du bon récepteur. L'artiste canadienne Michelle Teran, qui était à Montréal récemment pour les HTMlles, possède justement un récepteur de ce genre.

Life : A User's Manual de Michelle Teran emprunte son nom et son mandat à l'Oulipo. Le titre de cette œuvre est en effet la traduction anglaise du roman La Vie mode d'emploi (1978) de Georges Perec, un des membres de l'Oulipo; et comme l'Oulipo, Teran vise à instituer un ordre dans une masse apparemment chaotique d'information - une tentative inévitablement condamnée à l'échec. Dans le cas de l'Oulipo, cette masse est le langage; pour Teran, c'est la ville - en l'occurrence Utrecht, aux Pays-Bas. En 2002-03, Teran a fait une série de dix promenades à Utrecht, munie de son récepteur de 2.4 gigahertz, d'une télévision reliée à ce récepteur, de caméras vidéo, et accompagnée par un petit nombre de personnes que son projet intéressait. Quand son récepteur captait une transmission, elle essayait de discerner l'image (la diffusion était fréquemment brouillée) ou de déterminer où la caméra se trouvait située; si elle arrivait à repérer celle-ci, Teran informait alors le propriétaire de son acte de piraterie. À partir de ces prémisses brillants, Teran a retracé au petit bonheur ses promenades en ligne et y a incorporé des extraits vidéo des transmissions interceptées, en même temps que des petits textes extraits de ses conversations avec ses compagnons de marche et les propriétaires des caméras.

Les résultats vont du révélatoire au banal. Le plus étonnant est qur les commerçants avec qui elle converse font preuve d'une attitude incroyablement nonchalante en découvrant qu'une artiste ambulante pirate leur signal; on s'attendrait à de la colère et à des téléphones à la police. Concluons que la gentillesse observée ici est probablement davantage typique de la ville d'Utrecht en particulier plutôt que des commerçants en général ! Les sujets filmés sur vidéo sont parfois surprenants - comme la prise de vue aérienne d'un jeu de roulette, ou celle, carrément voyeuriste, d'un magasin de chaussures pour femmes - mais le plus souvent, on y retrouve ce qu'il y a de plus banal, c'est-à-dire ce envers quoi les gens choisissent le plus communément d'affirmer leur sens de la propriété : autrement dit, des entrées de portes, des entrées de portes, des entrées de portes... Des entrées de porte ouvrant sur les lieux les moins menacés du monde sont ainsi mis couramment sous caméra de surveillance : des fromageries, des cours de tennis, et même, de manière obsédante, des entrées menant sur nulle part...

Avec cette palette composée d'extraits vidéo et audio aussi prosaïques, Teran dresse un tableau qui équivaut à une véritable célébration de la vie quotidienne dans ce qu'elle a de plus banal, et ce faisant, elle s'interroge également au sujet de son rôle dans une telle entreprise - est-elle perverse ou pirate, la "sœur de Big Brother" (comme l'a surnommée l'un de ses compagnons) ou une parente à l'activité plus subversive ? Essentiellement, Life demeure une œuvre indécidable et ouverte à l'interprétation; mais par ailleurs, telle est la vie.




Patrick Ellis
(Traduit de l'anglais par Anne-Marie Boisvert)

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