œuvre 5


Stop Motion Studies
de David CRAWFORD (États-Unis), 2002-2004



Stop Motion Studies - Series 7 est un remix1 d'une œuvre Web composée de petits clips vidéo filmés dans des stations et des voitures de métro. La plupart des clips montrent des voyageurs, assis ou debout. Ce qui frappe dès l'abord est la similitude des images entre les quatre villes représentées dans ce remix. Les clips sont organisés en quatre sections : Boston, New York, Londres, et Paris. Chaque section comporte un index des segments filmés dans la ville en question. Les spectateurs peuvent parcourir la liste des fichiers, et faire leur choix. Les clips sont alors téléchargés dans le cadre désigné pour cette ville. On pense au film de Mike Figgis, intitulé Timecode (2000), également filmé en vidéo numérique. Timecode présente quatre récits enregistrés simultanément en temps réel. Les quatre segments sont interreliés et ils sont montrés dans une grille 2 x 2 - comme dans l'œuvre de Crawford. Mais dans Timecode les quatre histoires suivent leur cours simultanément dans un temps déterminé de quatre-vingt-dix-sept minutes.

Selon Crawford, Stop Motion Studies reflète son « intérêt de longue date pour le récit » et « présente le métro comme une scène sur laquelle la dynamique sociale et le comportement individuel sont de plus en plus médiatisés par la technologie numérique ». On peut considérer cette œuvre comme un récit, une étude ethnographique, une base de données, ou une vidéo interactive. On pourrait également la considérer comme un film structuraliste. Comme l'explique la critique de film B. Ruby Rich dans un texte de 1980, le film structuraliste se définit par « une segmentation en parties claire et linéaire, l'absence de récit, une structure prédéterminée et simplifiée qui exige une attention soutenue, et une caméra fixe »2. Une autre caractéristique prédominante du film structuraliste - évidente dans Stop Motion Studies - Series 7 - est la répétition de segments discrets, ou boucles. Les éléments en boucle (peu importe le médium) soulignent le caractère répétitif des éléments présents dans notre environnement. En musique la boucle fournit un rythme ou un cadre. L'industrie textile, les chaînes de restauration rapide, et les fabricants de parfum fournissent également des exemples de structures répétitives, où la texture, le goût, et l'odeur sont tous reproductibles par le truchement d'une formule numérique.

Sous sa forme visuelle l'itération frotte en quelque sorte à la surface, nous demandant d'observer la signification d'un geste - ou alors vidant au contraire ce geste de signification, en nous faisant contempler notre mouvement comme un élément purement formel. La mise en boucle de l'image permet d'assurer que la structure formelle sera considérée en tant que telle. Un segment de Stop Motion Studies, NYC.27.Couple.Wormhole, est édité de manière à ce que le couple représenté disparaisse sans avertissement, puis réapparaisse presque tout de suite quand la boucle recommence. Ici, le commencement et la fin de la boucle sont évidents. Cet effet permet de soulever des questions sur la présence, l'absence, et la perception visuelle.

Utilisant des descriptions, un index instantané, des cadres multiples, et un système fermé d'éléments, l'interface a un peu l'apparence d'un logiciel d'édition pour vidéo. Le spectateur configure l'écran grâce au nombre d'images activées, et par le choix des segments. Les segments visuels sont projetés en boucle jusqu'au moment où ils se trouvent remplacés par le spectateur. Cette œuvre vidéo à image multiple nous rappelle l'installation vidéo de Lew Baldwin, duplex. Dans duplex, deux histoires live sont projetées côte à côte. L'action passe de temps en temps d'un écran à l'autre. Il se crée un jeu de rapports entre les éléments formels des deux écrans. Ainsi la thématique est semblable sur chacun, mais jamais identique. Comme on peut le lire sur le site Web du Art In Motion Festival, duplex dépeint « un univers parallèle dans lequel la vie d'un personnage est ombragée par un alter-ego existant dans le même continuum d'espace-temps ». En d'autres termes, l'assistance peut observer deux descriptions distinctes d'une seule vie.

Dans Stop Motion Studies, l'élément du temps semble fonctionner étrangement - le jour et la nuit existent simultanément, les endroits disparates se rejoignent, et le mouvement réitéré continuel des passagers les font apparaître comme prisonniers dans un repli du temps. Seul le spectateur peut les aider à s'en sortir. Parfois le geste humain est réduit à la caricature par sa présentation hors contexte. À d'autres fois le geste apparaît comme profond du fait de son isolation et de sa répétition. Le mouvement du métro est pareillement rendu abstrait, comme un voyage n'arrivant jamais à terme et toujours réitéré, comme si les voyageurs allaient partout et nulle part en même temps.





Notes
1 : Comme l'explique David Crawford lui-même : « In this remix, I’ve taken previous material and added a meta-structure », cf. www.stopmotionstudies.net.  

2 : B. Ruby Rich résume ici la définition du « cinéma structuraliste » proposée par le critique P. Adams Sitney.
Le texte de B. Ruby Rich s'intitule « In the Name of Feminist Film Criticism ». Cet article a paru une première fois dans Jumpcut en 1980 et a été republié dans Peter Steven, 1985, Jump Cut: Hollywood, Politics and Counter Cinema, Between the Lines (CA). La citation apparaît page 217.  




Naomi Spellman
(Traduit de l'anglais par Anne-Marie Boisvert)

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