œuvre 12



Variations / Variantes, de Don SINCLAIR (Canada), 2003 et Alter Locus, de Fred MAILLARD (France), 2002

par Manon Regimbald




VARIATIONS PAYSAGÈRES ?



À saisir le travail de Don Sinclair et de Fred Maillard, nous nous retrouvons projetés sur les rives de l'histoire du paysage dont les enjeux débordent ceux de la représentation artistique puisqu'ils touchent fondamentalement notre rapport à la nature. Aujourd'hui alors que l'on se questionne sur la survie de la planète et de l'espèce humaine, la récurrence du motif du paysage en art comme en sciences pures et humaines témoigne avec vigueur de toute son actualité. Propices à la réflexion interdisciplinaire, la survivance de cette image paysagère nous interpelle impérativement. À l'enseigne de l'histoire de l'art, le travail de Sinclair et de Maillard nous y confronte plus ou moins sciemment.


FRED MAILLARD, ALTER LOCUS

Alter Locus avec ses numériques jeux d'espaces délaisse les assises terrestres et convertit la topographie en topologie. La première fenêtre déclenche une vague de tableaux qui vont et viennent. Décalage et transbordement de vedute fragmentées. Les murs filent latéralement, de gauche à droite au gré des clics de souris. L'enceinte de la représentation se déplace devant nous. Nous n'avons pas à déambuler pour obtenir cet effet de glissement car les nuées d'images ondoyantes se meuvent sur l'écran. Sous leurs poussées, la perception chemine le long des berges et des rives portuaires, des côtes et des bermes, au fil de canaux et de ponts pendant que défilent des façades de bâtiments qui s'estompent et réapparaissent parmi des figures de bateaux, de paquebots. Dans cette poétique de l'espace, l'il circule dans un univers où l'air, l'eau et les rêves - comme les nomme très exactement Bachelard - occupent l'atmosphère urbaine et laissent peu de place à l'enracinement du sujet. Sous la pulsion du mouvement et la poétique de l'itinéraire, le récit disparaît, substitué par une trame d'images composites qui se faufile les unes par-dessus les autres, sous forme de coulisse, une interactivité simple s'établissant au gré du clavier.

Du nord au sud, d'est en ouest, la cargaison des plans ondule plus ou moins à contresens, tantôt en cavalcade, tantôt lentement activée par le curseur de la souris. Les paysages frontaliers font la navette grâce au montage et à la distribution des images composées qui exposent l'altérité des lieux stratifiés drapés dans leurs différences et leurs généralités. Se chevauchent la transparence et l'opacité d'images flottantes qui émergent dans un espace intercalaire.


DON SINCLAIR, VARIATIONS / VARIANTES

À l'ère du réchauffement climatique, Variations / Variantes propose une mosaïque climatologique d'un territoire variable plutôt qu'une géographie à point fixe. Nous revient la morphogenèse à géométrie aléatoire de l'image. Le calcul y devient principe et matière. Mais, Variations participe également des pratiques de l'espace au sein des arts du faire, telles que développées par Michel de Certeau1.

Muni d'une caméra digitale et d'un GPS, l'artiste parcourt à bicyclette Toronto et ses environs. Tout au cours de ses pérégrinations presque rituelles malgré leurs allures objectives, l'excursionniste capte des images qu'il collecte pendant une période de 15 mois, de janvier 2002 à mars 2003, le jour ou la nuit, l'hiver comme l'été. Sinclair décrit l'espace au rythme du temps, cyclique et quotidien; le promeneur prend acte du temps qu'il scrute et livre ensuite dans une sorte de journal électronique scandé simplement par les variations climatologiques. Carnet de voyage contemporain qui mise sur l'unique description du temps vécu, ressenti au gré des changements météorologiques grâce à un relevé minutieux des conditions de randonnées. Une fois programmées, ses innombrables données forment la base d'un travail numérique composé d'une interface de 25 000 images et de 80 000 localisations GPS. À son tour, le spectateur explore un espace multidimensionnel créé par l'interaction des multiples éléments recueillis à vélo. Ainsi la température, la vitesse atteignant jusqu'à 50 km à l'heure, le vent, la position du cycliste constituent autant de voies d'exploration que peut choisir le visiteur quand il se promène, à sa guise, sur le réseau.



Dans la foulée de tous ces voyageurs d'antan, marcheurs, promeneurs, flâneurs modernes et situationnistes qui ont arpenté le paysage, Variations et Alter Locus nous rappellent à leur façon, que nous sommes tous des passants. Remontent aussi le flux et le reflux de la déterritorialisation et de la reterritorialisation que Deleuze et Guattari expliquaient dans Mille plateaux. Ainsi représenter virtuellement le paysage en fonction d'un territoire parcouru, renoue en quelque sorte avec « ce personnage qui parcourt le champ figuratif sans s'y intégrer, ce témoin détaché du spectacle et que nous retrouvons comme un des principaux ressort de la figuration, c'est un individu qui informe l'univers qu'il parcourt, comme l'homme moderne »2. Question d'ambulatio et de déambulation que mettent en jeu bien différemment les paysages mobiles de Sinclair et Maillard. En aval, surgissent des investigations spatio-temporelles auxquelles nous ont habitués les modèles conceptuels et narratologiques de l'art des récentes décennies. Tandis que Sinclair approfondit la tendance objective de l'art qui mise sur la description et la connaissance scientifique, Maillard opte pour une dérive mathématique. Mais en même temps qu'opère l'usage des nouvelles technologies apparaissent des figures, des enchaînements de figures plus ou moins prévisibles, en série et savamment modélisées. Les chemins qu'ils empruntent font penser également aux vedute, qui jouent à déporter le regard hors la ville tout en trouvant refuge dans une nature pourtant de plus en plus ravagée par la civilisation. Par-delà l'apparente neutralité de la description proposée chez Sinclair, surgit l'évocation subtile des petits paysages des « Mois » de Jean Pucelle au XIVe siècle qui affichaient déjà « un transfert d'intérêt, véritablement révolutionnaire de la vie de l'homme à la vie de la nature » comme le constate Panofsky chez ce prédécesseur des miniatures du calendrier (Les très riches heures du duc de Berry, par exemple) ou encore des saisons (Bruegel) car très tôt, on remarque ce souci de rendre visible la nature en en détaillant rigoureusement les éléments.

Bien sûr, le paysage numérique puise ici à une autre conception du monde figurée par la raison scientifique. Le paysage évolue sur la toile maintenant dans un espace interactif où il pointe la nature comme spectacle mais aussi le monde « des technologies de la communication dont l'usage devient notre seconde nature »3. De Maillard à Sinclair, il y a bien des trajets et des déplacements que les enjeux du virtuel multiplient tout en ranimant les questions du site et du lieu. La capacité interactive de l'art numérique et les propriétés dialogiques qui en découlent altèrent les rapports entre image, objet et sujet. En empruntant des outils et des matériaux au monde de la simulation plutôt qu'à la réalité, l'art compte avec la technique dont il explore le potentiel ou le déjoue. Expérimentation, dérive ou résistance ? « Le substrat technologique de cet art est le calcul automatique et la tendance esthétique, l'hybridation, indissociable elle-même d'une nouvelle figure de la subjectivité »4, annonçait Couchot car malgré sa dépendance à la science, l'art affirme également leur écart, substituant les certitudes scientifiques aux incertitudes du monde sensible.

Or, l'écran où circule tout ce flux d'images numériques répète la fenêtre d'où est apparu le paysage en Occident à la Renaissance, cette invention picturale5, cette fenêtre ouverte sur le monde qui renvoie encore aujourd'hui « au paysage urbain qui civilise et urbanise la nature paysagère »6. C'est-à-dire que ce carré de nature profane a été vu, aperçu, cadré, d'abord et avant tout, à travers une fenêtre, soit italienne, soit flamande montrant en peinture, tantôt un champ de contemplation idéal pour l'il, tantôt une description topographique d'une nature uvrée, instrumentée par l'homme7. Dès lors, la jointure entre l'art et les nouvelles technologies enclenche une autre procédure : voir pour décrire, décrire pour connaître à la manière de la peinture de paysage du Nord de l'Europe qui s'appuyait déjà sur le développement des instruments optiques de l'époque pour mieux décrire le monde et ce faisant mieux le connaître via les cartes, les atlas géographiques, les relevés topographiques, botaniques, géologiques, archéologiques, etc.8 Combinant ces tendances moins rivales que dialectiques, le paysage numérique se déplace, erre et se faufile à l'intérieur d'une problématique fondamentale : la représentation décrit-elle la nature, la dépeint-elle réalistement ? Ou bien l'invente-t-elle ? l'imagine-t-elle, l'idéalise-t-elle ? la conceptualise-t-elle ?

Certes, la représentation en art a si souvent cherché à montrer cet excès du réel qui, semble-t-il, nous dépassera toujours. L'art numérique empreint de toutes les manipulations que cette représentation a connues depuis ses premiers simulacres honnis par Platon continue de tracer ces allers-retours entre champs et hors-champs à force d'hybridation, de superposition, de voisinage, de combinaisons éminemment calculées et prévues grâce au traitement informatique de l'image. Dans l'actuel tissage numérique, la caméra fragmente le visible et le détaille tandis qu'il est recomposé par la machine informatique. L'image numérique prise entre savoir et subjectivité, présente une fracture entre le cur et la raison. Mais au fond des formules scientifiques, la poétique de l'espace pénètre, malgré tout, le champ des calculs au profit du jeu de la représentation. À l'écran, la fenêtre électronique prend et donne une autre mesure du paysage, ainsi mis à distance. Une nouvelle subjectivité est exposée avec ces paysages de plus en plus incertains et si changeants que présentent Alter Locus et Variations, à l'image de notre planète.





Notes
1 : Michel de Certeau, L'invention du quotidien. Arts de faire, Paris, UGE, 1980.  

2 : Pierre Francastel, La figure et le lieu, Paris, 1967, p. 297.  

3 : Anne Cauquelin, Le site et le paysage, Paris, PUF, 2002, p. 11.  

4 : Edmond Couchot, La technologie dans l'art. De la photographie à la réalité virtuelle, Paris, Chambon, 1998, p. 12.  

5 : Alain Roger, Court traité du paysage, Paris, Gallimard, 1997.  

6 : Anne Cauquelin, « La présentation, l'argument », Revue d'esthétique, (Autres sites. Nouveaux paysages), no 39, 2001, p. 6.  

7 : Sur la question de la fenêtre en art, lire Gérard Wajcman, Fenêtre. Chroniques du regard et de l'intime, Normandie, Verdier, 2004.  

8 : Svetlana Alpers, L'art de dépeindre. La peinture hollandaise au XVIIIe siècle. Paris Gallimard, 1983.  




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